Nous voici donc partis pour quelques enseignements qui seront comme une grande catéchèse sur le baptême. En ce temps de carême, quelque peu particulier, cela pourra néanmoins nous aider à prendre conscience de cette fête pascale même si elle ne pourra pas être vécue de façon habituelle.

La toute première question à propos du baptême est : d’où vient-il ? Pour le chrétien, la réponse est évidente : « de Jésus qui l’a institué ». S’il est connaisseur du NT, il va se référer à la fin de l’évangile de St Matthieu où Jésus donne l’ordre suivant aux apôtres : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au Nom du Père, du Fils et du St Esprit » (Mt 28,19). La même idée se retrouve dans la finale de St Marc : « Allez dans le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné » (Mc 16,15-16). Selon ces évangiles, il s’agit donc d’aller, de partir dans le monde entier pour donner le baptême. Et ceci, en vue du salut.

Pourtant ces paroles de Jésus ne sont pas aussi évidentes. En effet, les exégètes – les spécialistes de la Bible – s’appuyant d’ailleurs sur les Actes des Apôtres, sont d’accord pour dire que cette finale de Matthieu emploie une formule trinitaire « au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », assez élaborée. Celle-ci n’a pu être prononcée telle quelle par Jésus. Cette formule reflète davantage ce qui est vécu par l’Eglise à l’époque où l’évangile de Matthieu est écrit (70-80 de notre ère) plutôt que les paroles de Jésus lui-même. Dans les Actes des Apôtres, à chaque fois qu’il est question du baptême, il est donné « au Nom de Jésus Christ » seulement (2,38/8,16/10,48/19,5) et non selon cette formule trinitaire.

Chercher des paroles et des gestes du Christ instituant le baptême tel qu’il est vécu aujourd’hui est utopique. Cependant, si nous n’avons pas de geste ou de parole de Jésus instituant le baptême, d’autres références bibliques sont tout autant significatives, sinon plus, pour le comprendre. Bien sûr, le baptême du Christ lui-même.

Prenons-le tel qu’il est présenté en Mt.

Jésus arrive de la Galilée au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé par lui. Celui-ci l’en détournait en disant : “C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et toi tu viens à moi” ! Mais Jésus lui répondit : “laisse faire pour l’instant, car c’est ainsi que nous devons accomplir toute justice”. Alors, Jean le laisse faire. Ayant été baptisé, Jésus, aussitôt remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et voici qu’une voix disait : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur” (Mt 3, 13-17).

Le baptême de Jésus dans le Jourdain est un événement bien attesté historiquement. En effet, jamais les évangélistes n’auraient inventé ce geste si paradoxal qui met Jésus au rang des pécheurs, s’il n’avait pas eu lieu réellement. La réaction de Jean Baptiste montre d’ailleurs la difficulté de le comprendre. En effet, Jésus est le Fils de Dieu, le seul juste, sans péché. D’ailleurs, à la différence des autres hommes, il ne confesse pas ses péchés avant d’être baptisé. Pourtant il vient se faire baptiser. L’étonnement de Jean-Baptiste est donc bien compréhensible. Mais Jésus lui demande d’obtempérer :    « Pour le moment, laisse faire ; c’est ainsi que NOUS devons accomplir toute justice » (Mt 3,15). La justice dans le monde biblique, c’est accepter et accomplir pleinement la volonté de Dieu. En descendant alors dans le Jourdain, Jésus, sans péché, se fait solidaire de ceux qui reconnaissent leurs péchés, de ceux qui choisissent de se convertir. Il s’abaisse. Il est alors relevé par Dieu qui le reconnaît comme son Fils. Il montre ainsi qu’être fils de Dieu, c’est entrer dans une vie nouvelle qui se reçoit tout entière du Père. La vie, nous ne nous la donnons pas à nous-même. Nous la recevons, d’autant plus si c’est la vie divine.

Le baptême de Jésus est donc bien plus qu’un geste d’humilité. Jésus plonge dans les eaux du Jourdain, les eaux du péché, de la mort pour en remonter vivant d’une vie nouvelle. Il y a là un geste prophétique qui annonce sa mort et sa résurrection. En sa Passion aussi, il va s’abaisser pour être relevé par le Père en recevant l’Esprit de Vie. On comprend qu’il présente sa Passion comme un baptême : « Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire et être baptisé du baptême dont je vais être baptisé ? » (Mc 10,38) dit-il aux disciples ou encore « Je dois être baptisé d’un baptême et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé » (Lc 12,50 ; cf. Mt 12,40 et Mc 10,39). La Passion est le second baptême de Jésus et ces deux événements se renvoient l’un à l’autre.

Cette expérience de la croix, d’une mort qui donne la Vie, le Seigneur veut la partager avec tous ceux qui sont touchés par la mort. Car tout ce que vit le Christ, il le vit pour nous les hommes et pour notre salut. A partir des paroles du Seigneur « Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire et être baptisé du baptême dont je vais être baptisé ? », « Je dois être baptisé d’un baptême et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé », à partir de la méditation sur sa Passion, l’Eglise va élaborer le baptême comme un sacrement qui plonge dans la mort et la résurrection du Christ. C’est dans cette perspective que St Paul présente une théologie du baptême, en Rom 6, reliant d’une part le sacrement de baptême à la Passion, d’autre part le baptême du Christ à notre propre baptême. « Nous avons été ensevelis avec lui dans le baptême, en vue de la mort, afin que, de même que Jésus Christ est ressuscité d’entre les morts pour la glorification de son Père, nous aussi, nous menions une vie nouvelle » (Rm 6,3-4). La Vie chrétienne consiste à se laisser initier à une Personne, le Christ, pour apprendre de lui comment devenir fils et entrer ainsi dans une vie nouvelle.

Jésus, par sa Passion où il remet l’Esprit Saint, transforme le baptême d’eau de Jean le Baptiste, en baptême d’eau et d’Esprit. « Moi, je baptise dans l’eau… celui qui vient derrière moi… vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu » dit-il (Mt 3, 11). On peut se demander quel est l’intérêt de garder cette eau quand le St Esprit est là ?

Deux raisons sont possibles à donner à cette eau nécessaire de façon absolue dans le sacrement de baptême. 1/ Nous sommes des êtres de chair. Toute connaissance que nous pouvons avoir – y compris celle de Dieu – commence par la chair, par le sensible : voir, toucher, sentir, entendre, goûter. La vie éternelle se communique par ce que nous entendons, ce que nous voyons, ce que nous touchons. De façon habituelle, Dieu se fait connaître et se donne à l’homme à travers des signes sensibles : l’eau, le pain, le vin, l’huile, des paroles, l’Eglise, les sacrements, etc….. Mais tout signe doit être aussi interprété. Le vin peut être signe du Royaume. Il peut être aussi signe de l’intempérance, de l’inconduite. Pour cette raison, les signes que Dieu donne – verser de l’eau sur une personne – sont toujours accompagnés d’une parole qui les explicite : « Je te baptise au Nom du Père, du Fils et du St Esprit ». Ils sont aussi toujours donnés à une communauté, l’Eglise, chargée de les gérer. Vous avez ainsi la définition d’un sacrement : un signe sensible qu’une parole accompagne, paroles et gestes confiés par Dieu à l’Eglise, pour que, par eux, chacun puisse accéder à la vie de Dieu.

Une deuxième raison au fait de garder l’eau dans le baptême est cette volonté de ne pas donner l’impression de maîtriser l’Esprit Saint. Les Apôtres qui ont mis en place les sacrements ne peuvent proposer tel quel l’Esprit et le feu, comme s’ils maîtrisaient Dieu lui-même et pouvaient disposer de sa présence. Il faut pourtant un geste visible qui signifie la nouvelle appartenance, la prise de possession des cœurs par l’Esprit Saint. Ce sera donc le baptême d’eau, un geste à taille humaine, à portée de tout homme ; un geste insignifiant en apparence – un peu d’eau, quelques instants de plongée – mais qui, depuis Jean Baptiste, était porteur de la promesse et de la puissance de Dieu. Un geste qui avait marqué Jésus lui-même et commandé sa vocation d’être parmi les hommes le Fils unique et bien-aimé qui est témoin de la vie nouvelle reçue du Père. Par son baptême, figure et anticipation du baptême de la croix, Jésus a fait de l’eau le signe d’une nouvelle naissance dans l’Esprit.

Voilà un premier aperçu. Mais nous pourrons poursuivre en voyant plus précisément le lien entre le baptême et le salut ; le lien entre le baptême et l’Esprit Saint ; le lien entre le baptême et la foi ; entre le baptême et le pardon des péchés ; entre le baptême et la liberté ; entre le baptême et l’eucharistie ; entre le baptême et la Passion ; entre le baptême et l’Eglise ; et bien plus encore. Sur le baptême il y a de quoi dire. Il y a surtout de quoi vivre.  (Père Sempère)